pricing · · 5 min de lecture

On a forcé une migration tarifaire. Des clients ont payé 5x plus du jour au lendemain.

On a forcé la migration de tous nos abonnés vers un nouveau pricing. On a perdu €150k de MRR en quelques jours. Un trimestre plus tard, la croissance avait repris. Voici pourquoi c'était la bonne décision.

Il y a une décision que j’ai repoussée pendant deux ans parce qu’elle était inconfortable.

Quand on l’a finalement prise — forcer la migration de tous nos abonnés vers un nouveau modèle de pricing — une partie significative de notre revenu récurrent a disparu en l’espace de quelques semaines.

Ce n’était pas un bug. Ce n’était pas une erreur de calcul. C’était exactement ce qu’on avait planifié. Et c’est l’une des décisions les plus contre-intuitives que j’aie prises en douze ans de CEO.


Le problème avec les abonnements flat-rate

Pendant des années, Sortlist fonctionnait sur un modèle d’abonnement : les agences payaient un forfait mensuel ou annuel pour accéder aux leads générés par la plateforme. Simple, prévisible, rassurant pour un board.

Le problème, c’est que ce modèle crée une asymétrie de valeur qui, à mesure que la plateforme grossit, devient ingérable.

Certains abonnés consommaient des dizaines de fois plus de valeur du marketplace que d’autres, pour un prix fixe négocié des années plus tôt. D’autres abonnés similaires en taille payaient beaucoup plus parce qu’ils avaient signé plus tard avec une tarification actualisée. Et nous, on générait de la valeur à grande échelle dans le marketplace — mais on n’en capturait qu’une fraction. Avec une structure de coûts qui, elle, ne se réduisait pas.

Le diagnostic était clair : on avait un problème fondamental de capture de valeur. Pas de croissance. Pas de produit. De pricing.


Du buffet à la carte

L’image qu’on utilisait en interne : on était un buffet Pizza Hut. Les clients payaient un prix fixe et mangeaient tout ce qu’ils pouvaient. Certains venaient pour l’entrée. D’autres nettoyaient le buffet trois fois.

On voulait devenir un restaurant italien premium. Bruschetta au prix de la bruschetta. Champagne au prix du champagne. Chaque client paie en proportion de ce qu’il consomme réellement.

Le nouveau modèle : Sortlist+, basé sur la consommation. CPC pour la visibilité, CPL pour les opportunités. Plus tu génères de business via Sortlist, plus tu paies — mais tu ne paies que pour ce que tu reçois réellement.

La logique est saine. La mise en œuvre était un autre sujet.


Dix-huit mois de préparation

On n’a pas switché du jour au lendemain. On a construit pendant dix-huit mois un plan de migration en tiers, en commençant par les nouveaux comptes, puis les abonnés légers, et en dernier les utilisateurs les plus lourds — ceux qui tiraient le maximum de valeur à prix fixe.

Chaque phase nécessitait une communication spécifique, un accompagnement commercial, et des équipes pricing, produit, engineering, et sales qui travaillaient en daily standup. Un sprint de plusieurs mois avec toute l’organisation alignée sur un seul objectif.

En chemin, il y a eu de la résistance. Des abonnés menaçaient de partir. Les équipes commerciales résistaient parce que ça créait du churn visible à court terme. Un représentant d’une association professionnelle du secteur nous a contactés pour se plaindre publiquement de notre nouveau modèle de tarification à la valeur. Quand tu génères ce niveau de réaction, tu sais que tu touches à quelque chose de réel.


Le moment de vérité

Après dix-huit mois de migration progressive, il restait une dernière cohorte : nos abonnés les plus lourds, ceux qui consommaient le plus de valeur à prix le plus bas. Certains allaient devoir payer 5 à 10 fois plus pour un niveau de service équivalent.

On les a forcés à basculer.

Dans les semaines qui ont suivi, on a perdu €150k de MRR en l’espace de quelques jours. Ce chiffre a terrorisé tout le monde pendant environ un mois.

Parce qu’un trimestre plus tard, la croissance réelle avait repris. Puis accéléré. Puis explosé. En 2023, Sortlist avait renoué avec une croissance annuelle de plus de 40%. En 2024, la rentabilité opérationnelle était atteinte pour la première fois de l’histoire de la boîte.

La logique s’est vérifiée : quand tu fixes les prix en fonction de la valeur réelle, tu perds des abonnés qui arbitrageaient le système. Mais ceux qui restent paient à leur juste valeur — et le modèle devient sain.


Ce que ça enseigne sur les modèles économiques

Leçon 1 : Un modèle flat-rate favorise les mauvais clients. Ceux qui consomment le plus à prix fixe ne sont pas tes meilleurs clients — ce sont ceux qui ont le meilleur rapport de force commercial à la signature. Tes meilleurs clients sont ceux pour qui la valeur est suffisamment réelle pour payer proportionnellement.

Leçon 2 : La douleur à court terme du repricing est réelle mais finie. La douleur à long terme de laisser tourner un modèle sous-tarifé est silencieuse mais mortelle. Elle te saigne lentement pendant des années.

Leçon 3 : Tu ne peux pas changer de modèle sans changer de clients. Une migration tarifaire profonde est aussi une migration de clientèle. Certains partiront. C’est voulu. Le portfolio qui reste est plus sain.

Leçon 4 : Le MRR est une métrique trompeuse lors d’une transition. Pendant la migration, notre revenu récurrent “SaaS” semblait chuter pendant que notre revenue réelle montait. On a dû expliquer ça au board pendant des mois. Choisir les bons KPIs pendant une transition est presque aussi important que la transition elle-même.


Ce que j’aurais fait différemment

Commencer la migration plus tôt. On a attendu d’être dos au mur pour prendre une décision qu’on aurait dû prendre deux ans plus tôt quand on avait encore de la marge de manœuvre.

Un repricing dans le calme est infiniment moins douloureux qu’un repricing sous contrainte. Dans le calme, tu peux tester, ajuster, compenser les clients qui churnen par des nouveaux mieux tarifés. Sous contrainte, tu exécutes en urgence.

Si ton modèle de pricing ne reflète pas la valeur que tu génères réellement — commence maintenant.

Thibaut Vanderhofstadt

Thibaut Vanderhofstadt

11 ans CEO d'une scale-up B2B (€10M ARR, 9 marchés, 3 M&A). Consultant fractional pour fondateurs post-levée.

Chaque mercredi : un problème de fondateur. Une solution testée.

"Mon churn explose" — "Mon pricing ne tient pas" — "Je ne sais pas valoriser ma boîte". Ce genre de problème. Avec la solution que j'aurais voulu avoir quand j'étais à votre place. 5 min de lecture.

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