leadership · · 5 min de lecture

Travailler sur ta boîte, pas dans ta boîte. Le choix que la plupart des fondateurs reportent.

La plupart des fondateurs que je rencontre travaillent 70 heures par semaine. 65 de ces heures sont consacrées à faire le job — pas à diriger l'entreprise. C'est le piège que Michael Gerber a documenté en 1986. Quarante ans plus tard, l'IA n'y a rien changé.

La plupart des fondateurs que je rencontre travaillent 70 heures par semaine. Et 65 de ces heures sont consacrées à faire le job — pas à diriger l’entreprise.

C’est le piège que Michael Gerber a documenté dans The E-Myth Revisited en 1986. Le livre s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires.

Quarante ans plus tard, l’IA n’y a rien changé.


Le chief everything officer

Le pattern revient dans presque toutes les boîtes que je vois — start-ups en levée, scale-ups post-Series A, PME qui font plusieurs millions de chiffre d’affaires. Le casting change, le scénario ne change pas.

Le fondateur fait les ventes. Le fondateur lit les contrats. Le fondateur règle les bugs côté produit. Le fondateur recrute. Le fondateur cale les rendez-vous. Le fondateur gère le board.

Il s’appelle officiellement CEO. En pratique, il est chief everything officer. Il a fondé une entreprise, et il s’est embauché lui-même comme employé numéro un, deux, trois, quatre, et cinq.

Le piège n’est pas qu’il fait trop de choses. Le piège est qu’il fait trop de choses opérationnelles. Et pendant qu’il les fait, personne ne dirige vraiment la boîte.


Ce que Gerber a écrit en 1986 — et qui n’a pas vieilli

La thèse de The E-Myth tient en une phrase : la plupart des entrepreneurs ne dirigent pas une entreprise. Ils s’auto-emploient dans le métier qu’ils savent faire, en croyant qu’ils ont créé une boîte.

Le mécanicien qui se met à son compte ne crée pas une entreprise mécanique. Il crée un job de mécanicien, avec en plus les soucis d’un patron. C’est plus dur, c’est plus risqué, et le jour où il s’arrête, la “boîte” s’arrête aussi.

Cette logique s’applique à 100% à la tech. Le développeur qui lance une SaaS et qui passe ses journées à coder n’a pas créé une SaaS. Il a créé un job de développeur senior, plus solitaire, et moins bien payé que celui qu’il aurait eu dans une vraie boîte. Le commercial qui lance son agence et qui passe ses journées à closer des deals n’a pas créé une agence. Il a créé un job de commercial, avec en plus la responsabilité de payer les salaires des autres.

Quarante ans plus tard, le diagnostic tient toujours. C’est probablement la raison principale pour laquelle 90% des boîtes qui décollent restent capées à un palier qu’elles ne dépassent jamais.


L’IA n’a rien changé au fond du problème

En 2026, le discours dominant est que l’IA va tout résoudre. Un fondateur seul peut désormais coder, vendre, scripter ses emails, générer son contenu, automatiser ses workflows. La technologie n’a jamais été aussi accessible.

C’est vrai. Et c’est sans rapport avec le problème.

Avoir des outils plus efficaces ne change pas le fait que c’est toi qui décides où va ton énergie. La même tendance qui poussait le fondateur de 1986 à faire les ventes lui-même pousse le fondateur de 2026 à passer ses journées dans Cursor à régler des bugs qu’un dev recruté aurait clos en deux heures. La même tendance qui poussait le CEO de 1986 à valider chaque contrat pousse le CEO de 2026 à approuver manuellement chaque campagne LinkedIn générée par un agent IA.

L’IA fait gagner du temps sur l’exécution. Elle ne te fait pas gagner du temps sur la question qui compte : est-ce que cette tâche devrait être faite par moi ?

Cette question-là, aucun outil ne se la pose à ta place.


Ce que j’ai compris, mal et tard, chez Sortlist

Pendant les premières années de Sortlist, j’étais le chief everything officer absolu. Je lisais chaque contrat client. Je validais chaque embauche. Je faisais des démos commerciales. Je intervenais sur des sujets produit que je n’avais aucune raison opérationnelle de toucher. J’étais sur tous les fronts en même temps.

Sur le moment, ça donnait l’impression d’être un fondateur engagé. En réalité, je n’étais pas en train de diriger une boîte — j’étais en train de m’épuiser à empiler des tâches que d’autres auraient pu faire mieux que moi.

Le tournant n’a pas été une révélation. Ça a été plusieurs trimestres successifs où je voyais les mêmes problèmes revenir parce que personne n’avait le temps de les regarder en hauteur. Pas moi. Pas mes co-fondateurs. Pas mes managers. Tout le monde était dans l’opérationnel.

J’ai mis trop de temps à comprendre que mon rôle de CEO, ce n’était pas d’être le meilleur exécutant. C’était de construire le système qui produit les résultats quand je ne suis pas dans la pièce.

Une organisation — humaine, IA-augmentée, ou les deux — qui exécute sans moi. Une stratégie qui guide les arbitrages sans que je sois consulté à chaque fois. Une culture qui transmet les bons réflexes. Une marque qui produit du pipeline indépendamment de mes contacts personnels.

Sans ça, tu n’as pas une entreprise. Tu as un job mal payé, avec des charges sociales et du capital-risque à rembourser.


Les deux profils que je rencontre tout le temps

Aujourd’hui, je vois deux types d’entrepreneurs qui, au fond, ont exactement le même problème.

Le premier est dans une prison dorée. Sa boîte tourne. Elle est rentable. Il gagne très bien sa vie. Mais il ne peut pas partir trois semaines sans que tout commence à se déliter. Le jour où il décroche, le CA baisse. Le jour où il s’arrête, la boîte s’arrête. À la revente, son entreprise vaut le multiple d’EBITDA d’une PME classique — pas le multiple d’une entreprise scalable. Parce qu’aucun acquéreur sérieux ne paie cher pour un job déguisé en boîte.

Le second est dans la roue du hamster. Il court après le temps. Il sait qu’il devrait sortir de l’opérationnel mais il n’arrive jamais à dégager les semaines pour le faire. Chaque trimestre, il se dit “dès qu’on a closé ce deal, je m’y mets”. Et chaque trimestre, un nouveau deal absorbe les semaines libérées par le précédent.

Les deux profils ont la même chose en commun : ils n’ont pas de système. Ils ont une charge de travail.


Travailler sur sa boîte — ce que ça veut concrètement dire

Sortir du dans pour passer au sur n’est pas un slogan. C’est un calendrier.

Ça veut dire bloquer, avant tout le reste, deux journées par mois — pas par trimestre — où tu ne fais que ces choses :

  • Regarder les chiffres de la boîte (P&L, cash, pipeline, cohortes) en mode froid.
  • Identifier le goulot d’étranglement du moment et décider qui le porte — pas toi, sauf vraie exception.
  • Re-questionner l’ICP, les segments, les priorités produit. Pas pour les changer chaque mois. Pour vérifier qu’ils tiennent encore.
  • Faire le point sur ton organisation : qui est sous-utilisé, qui est sous-équipé, qui devrait être remplacé.
  • Décider explicitement ce que tu vas arrêter de faire dans les 30 prochains jours.

C’est inconfortable parce que ça ne produit rien de visible immédiatement. Pas de deal signé, pas de feature shippée, pas d’email envoyé. C’est précisément pour ça que la plupart des fondateurs ne le font pas.

Et c’est précisément pour ça que ceux qui le font finissent par dépasser les autres.


Les bons outils pour cette discipline

Quatre choses qui aident, par ordre d’impact :

Un partenaire externe. Un board exigeant, un investisseur qui te challenge, un advisor senior, un coach, ou un pair fondateur qui te pose les questions que tes équipes ne te poseront pas. C’est la chose qui m’a le plus manqué chez Sortlist pendant les années où je me débattais seul avec le sujet. Aujourd’hui, c’est aussi le rôle que je joue pour les fondateurs que j’accompagne via MetSaaS.

Un coach IA pour la rétrospection. Tu peux utiliser Claude ou GPT comme coach externe pour te poser les bonnes questions sur la boîte. Tu lui donnes ton contexte, tu lui demandes de challenger ta stratégie, tes priorités, ton allocation de temps. Ce n’est pas un remplacement de la conversation humaine — un LLM ne créera jamais l’alignement dans une équipe — mais ça force un niveau de structuration que la plupart des fondateurs n’arrivent pas à imposer eux-mêmes.

Une lecture par an sur le système opérationnel. The E-Myth Revisited (Gerber) reste l’évidence. Traction (Gino Wickman) pour le framework EOS. Built to Sell (John Warrillow) si tu vises une exit. Start with Why (Simon Sinek) pour réancrer la direction quand le quotidien noie le pourquoi. Lis-en un par an et applique-le vraiment.

Une retraite trimestrielle. Une journée par trimestre, hors bureau, sans calls, sans Slack, avec un cahier. Tu écris trois questions : qu’est-ce que j’arrête dans les 90 prochains jours ? Qui doit le reprendre ? À quelles conditions ?


Ce que ça change concrètement

Une fois que tu commences à travailler vraiment sur ta boîte, quatre choses bougent.

Tu prends des décisions plus tôt. Les pivots, les restructurations, les ruptures de pricing, les changements d’équipe — tout arrive plus en amont, quand ça coûte encore peu. Les décisions sous contrainte coûtent toujours plus cher que les mêmes décisions prises dans le calme.

Tu attires de meilleurs candidats. Les gens forts ne veulent pas rejoindre un fondateur qui micromanage l’opérationnel. Ils veulent rejoindre quelqu’un qui pilote, qui définit, qui arbitre — et qui leur laisse l’espace de faire leur métier.

Tu améliores ta valorisation. Les investisseurs, les acquéreurs, les partenaires industriels — tous regardent la même chose : à quel point la machine tourne sans toi. C’est ce qu’ils achètent. Pas tes heures.

Tu retrouves de la marge mentale. Pas pour faire plus. Pour penser mieux. Et c’est probablement la chose qui a le plus d’impact sur la trajectoire d’une boîte sur dix ans.


La conclusion courte

Si tu finis ta semaine avec le sentiment d’avoir bossé comme un fou sans avoir avancé sur ce qui compte vraiment — pas sur ton CA, sur la trajectoire de ta boîte — c’est probablement que tu n’as pas travaillé sur ta boîte cette semaine.

Tu as fait son job.

La différence entre les deux, c’est tout ce qui compte sur dix ans.


Thibaut Vanderhofstadt est co-fondateur de Sortlist — leader européen de la mise en relation B2B, présent dans plus de 140 pays. Il accompagne aujourd’hui des fondateurs SaaS, marketplace et dirigeants de PME et ETI ambitieuses via MetSaaS. Réserver un diagnostic →

Thibaut Vanderhofstadt

Thibaut Vanderhofstadt

11 ans CEO d'une scale-up B2B (€10M ARR, 9 marchés, 3 M&A). Consultant fractional pour fondateurs post-levée.

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